MEMOIRES RELATIFS A L’HISTOIRE DE FRANCE
MEMOIRE DE GUY JOLY
B.N. Volume 108
Bibliothèque de Paris, 23 rue Sévigné, côte 942390
Tome 47 2e série
Edité par M. Petitot
Tome 47 en 1825
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Enfin pourtant l’évêque de Chalons ayant
mandé qu’il n’y avoit plus rien à espérer qu’en
donnant la démission ; le cardinal de Retz revint à son premier
sentiment, et consentit à la publication de la lettre, dans l’espérance
qu’elle pourroit intimider les cardinal Mazarin et le faire rentrer en
lui-même avant que de mourir, en fournissant à ceux qui l’assistoient
à la mort une belle occasion de lui presser la conscience sur cet article
; de sorte qu’on en répandit de tous les côtés. On
en adressa des exemplaires non seulement aux évêques, mais à
tous les ecclésiastiques et particuliers qu’on jugea en devoir
faire un bon usage. Mais cela ne fut pas d’une grande utilité,
parce que le cardinal ne voulut pas faire la moindre démarche pour soutenir
cette lettre : d’ailleurs le cardinal Mazarin étant mort à
peu près dans ce temps-là il lui fallut prendre d’autres
mesures. La première fut un peu brusque et peut-être téméraire
quoique fondée sur les avis de plusieurs amis. On lui conseilla de se
rendre à Paris incessamment. Il s’avança jusqu’à
Valenciennes, pour être à portée de prendre son parti suivant
les nouvelles qu’il y recevroit, et il écrivit à Joly et
à Verjus de le suivre à Amsterdam où ils estoient. Ce qu’ils
firent malgré eux, jugeant bien que ce mouvement précipité
ne produiroit pas un bon effet. S’étant avancés jusqu’à
Bruxelles, ils y trouvèrent le cardinal de retour parceque son Eminence
apprit à Valenciennes que le Roi avoit fait publier des défenses
à toutes sortes de personnes de le recevoir ou de lui donner passage
avec des expressions plus aigres et plus fortes que du temps du cardinal Mazarin.
Monsieur d’Aubigny, qui étoit en Angleterre, avait conçu
à peu près des espérances semblables en faveur de son éminence,
qu’il avoit même poussée beaucoup plus loin : car ayant conféré
avec Bertet qui s’étoit mêlé autrefois des affaires
de son Eminence, ils se figurèrent tous deux que non seulement il seroit
aisé de ménager son retour, mais ils se mirent aussi dans la tête
de lui faire remplir la place de son ennemi dans le conseil de sa majesté,
et dans cette vue chimérique, Bertet partit de Londres en poste avec
le sieur Méade, gentilhomme de M. d’Aubigny, qui devoit le faire
aboucher avec les amis du cardinal de Retz. Le cardinal envoya dans le même
temps son écuyer Malclerc à Paris, apparemment pour le même
sujet, quoique depuis il s’en soit toujours bien défendu. Quoiqu’il
en soit, cette intrigue finit bientôt par la prison de Bertet, qui fut
mis à la Bastille. Pour l’écuyer du cardinal et le gentilhomme
d’Aubigny, ils se retirèrent heureusement, l’un en Angleterre
et l’autre à Valenciennes, où son maître l’attendait
avec impatience.
Cependant les sieurs Le Tellier et Fouquet ayant jugé qu’il leur
seroit avantageux de ménager la démission du cardinal de Retz,
qu’ils savoient être désiré sérieusement par
le roi et par la Reine mère, conformément aux derniers conseils
du cardinal Mazarin, prirent séparément leurs mesures pour tacher
d’en venir à bout. Pour cet effet, le sieur Le Tellier fit partir
le baron de Pennacors parent du cardinal de Retz, qui avoit été
employé dans la plupart des affaires passées : et cela de concert
avec l’évêque de Coutance, qui, malgré ce qui s’étoit
passé à son égard dans les derniers désordres, avoit
toujours rendu de bons offices au cardinal. Le baron ayant donc été
trouvé Joly à Amsterdam, lui expliqua le sujet de sa commission,
assurant que le sieur Le Tellier étoit dans la disposition de faire plaisir
à son éminence autant qu’il lui seroit possible, et de la
dispenser même de la démission, si cela était faisable,
qu’en tout cas il se faisait fort de lui procurer une récompense
très considérable dont il auroit lieu d’être content,
laissant entendre qu’il falloit commencer par rentrer en grâce,
et que sa Majesté étant une fois contente de sa soumission, il
pourroit se présenter pour lui des choses qui vaudroient mieux que l’archevêché
de Paris. Joly, sans approuver la commission, ne laissa pas d’en écrire
au cardinal de Retz, qui lui ordonna aussitôt de mener Pennacors à
La Haye, où il eut de longues conférences avec son Eminence, qui
feignit, en présence de Joly, de ne pouvoir se relâcher sur la
démission. Mais apparemment, il tenoit un autre langage en particulier
; puisqu’il consentit enfin à faire ce qu’on souhaitoit de
lui. Il écrivit au Roi et à la reine mère des lettres qui
devoient leur être rendues par le sieur Le Tellier, dans lesquelles, après
s’être excusé du refus qu’il avoit fait jusque là
de donner sa démission, sur les manières du cardinal Mazarin,
il assuroit leurs majestés d’une soumission parfaite à leurs
volontés et d’être prêt à renoncer à
tous ses intérêts lorsqu’il ne s’agiroit plus de ceux
de la conscience et de l’église.
Pennacors s’en retourna avec ces lettres, qui furent dressées par
Joly, et le cardinal affecta de lui dire devant tout le monde que si on continuoit
à vouloir sa démission il n’avoit que faire de revenir,
quoique dans le tête à tête il lui eût dit tout le
contraire, mais en confidence, et après avoir exigé de lui le
secret à l’égard de l’abbé de Lameth, de Joly,
de Verjus. Pennacors de son côté, stipula le même secret
au nom du sieur Le Tellier sur toute cette négociation, déclarant
qu’il quitteroit tout là, s’il apprenoit que le surintendant
Fouquet en eût entendu parler.
Cependant à peine fut-il parti, que l’abbé Charier arrive
à La Haye de la part du sieur Fouquet, dans le même dessein de
négocier avec son éminence pour la démission de son archevêché,
qu’il avoit intention de faire tomber à un de ses frères,
offrant de lui faire donner en bénéfices tout ce qu’il auroit
presque pu souhaiter, et de fixer la restitution des revenus de l’archevêché
à telle somme qu’il auroit agréable, dont l’abbé
avoit ordre de lui payer une partie d’avance, s’il savoit que la
chose put lui faire plaisir.
Ces propositions furent accompagnées d’éloges magnifiques
du surintendant : le négociateur exaltant par dessus les nues sa générosité,
sa libéralité, sa fidélité inviolable envers ses
amis, le crédit extraordinaire qu’il avoit à la cour et
sa faveur auprès du roi et de la reine, qui ne laissoient pas lieu de
douter qu’il ne devint dans peu le maître de toutes les affaires.
C’étoient là autant de considérations que l’abbé
crut devoir faire une forte impression sur l’esprit du cardinal et le
déterminer à prendre un parti dont il savoit bien d’ailleurs
qu’il n’étoit pas éloigné, mais il fut bien
surpris lorsque son éminence, après avoir exigé de lui
le secret de la confession avec serment, lui conta en présence de Joly
tout ce qui s’étoit passé avec Pennacors et lui fit sentir
la différence des propositions du sieur Le Tellier et de celles du sieur
Fouquet : le dernier demandant absolument la démission, au lieu que l’autre
se faisait presque fort de lui conserver l’archevêché. Il
y ajouta une réflexion encore plus essentielle, c’est que le surintendant
ne parloit qu’en son nom et de son chef, au lieu que Pennacors avoit laissé
à entendre qu’il étoit, en quelque façon autorisé
du Roi et de la Reine. Cela fit dire dès lors à Joly que le surintendant
n’étoit pas si bien en cour et dans l’esprit de leurs Majestés
qu’il se le figuroit, puisqu’on lui cachait une affaire de cette
nature.
Le cardinal et l’abbé Charier se moquèrent de cette conséquence,
qui fut cependant bientôt justifié dans la suite, mais ils convinrent
qu’il falloit attendre des nouvelles de Pennacors et qu’en attendant
l’abbé pourroit écrire en termes généraux
que son éminence ne vouloit point entendre parler de démission.
Il eut cependant assez de peine à se réduire à ce parti
qui n’étoit pas d’un homme droit : s’imaginant d’ailleurs
que la médiation du sieur Fouquet valoit mieux que celle du sieur Le
Tellier, et, ne pouvant digérer la perte des grandes espérances
qu’il avoit baties sur le succès de cette négociation pour
ses intérêts particuliers. Mais comme il avoit attaché depuis
longtemps au cardinal de Retz, il fut obligé de déférer
à ses raisons et à ses volontés.
Les choses en demeurèrent là pendant trois semaines, sans aucuns
incidents nouveaux que les plaintes et les reproches qui arrivoient de tous
côtés de la part des amis du cardinal, sur les bruits qui couroient
de son accommodement sans leur participation, à quoi on se contenta de
répondre qu’il était vrai qu’on avait fait des propositions
mais que son éminence ne les écoutoient pas, parce qu’elles
roulaient toutes sur la démission qu’il ne voulait pas donner.
Joly en écrivit à Caumartin en ces termes, ne croyant pas que
le cardinal de Retz pût jamais oublier les sermens qu’il faisoit
à tous propos de ne point quitter son archevêché : comptant
d’ailleurs que la négociation de Pennacors, si elle réussissoit,
tomberoit entre ses mains pour arrêter les articles de la jouissance,
comme il l’avoit toujours désiré. L’évêque
de Chalons et son neveu La Houssaye faisoient aussi beaucoup de bruit, pour
n’avoir pas de part dans un traité de cette nature, où ils
prenoient encore plus d’intérêts que le sieur de Caumartin,
attendu que l’évêque couchoit en joue l’archevêché,
ayant déjà fait entendre à la cour que le cardinal de Retz
se résoudroit beaucoup plus aisément en faveur d’un ami
que d’un autre.
On fut assez longtemps sans recevoir des nouvelles de Pennacors parceque le
sieur Le Tellier avoit suivi le roi au voyage de Nantes que sa Majesté
fit pour arrêter le sieur Fouquet, et qu’il jugea qu’il étoit
à propos d’attendre la conclusion de cette affaire, qui occupoit
fort leurs majestés, avant que de leur rendre les lettres du cardinal
pour en obtenir une réponse favorable. Au reste, la nouvelle de la prison
du surintendant surprit extraordinairement le cardinal de Retz et l’abbé
Charier, qui s’étoient moqués de la conjesture de Joly .
Le cardinal commença d’en tirer de bons augures pour ses affaires,
et d’espérer un succès plus gracieux de l’entreprise
du sieur Le Tellier, dont le crédit étoit considérablement
augmenté. Mais il ne fut pas longtemps dans cette douce erreur, Pennacors
lui ayant fait savoir enfin que ses lettres avoient été présentées
et reçues favorablement de leurs majestés, que le sieur Le Tellier
avoit fait tout son possible pour les disposer à le recevoir en grâce,
en lui conservant son archevêché, mais que ce qu’il avoit
pu dire avoit été inutile, et que s’il vouloit sortir d’affaire
il fallait absolument se résoudre à donner sa démission
: après quoi il pouvait se promettre une récompense avantageuse,
et toutes sortes d’autres grâces de sa majesté. Les lettres
de Pennacors étoient même conçues en termes à faire
juger que le sieur Le Tellier ne se mettoit plus tant en peine de cette affaire,
qu’il n’avoit apparemment entreprise que pour ôter à
son concurrent le moyen de faire sa cour au roi, et quoique le cardinal lui
eût dit plutôt cent fois qu’une de revenir, il douta s’il
le devoit faire, voyant la froideur et l’indifférence de celui
qu’il employait. Il ne laissa pourtant pas de revenir avec les propositions
de la cour sur le pied de sa démission, dont la première étoit
l’abbaye de Saint-Denis, qu’on disoit affermée près
de quarante mille écus, ensuite la restitution de tous les revenus de
l’archevêché, et des autres bénéfices qui se
trouveroient avoir été portés à l’épargne
ou mis en d’autres mains que l’on confessoit monter à près
de soixante mille livres, quoiqu’il dût y en avoir plus de deux
cent mille livres, s’ils avoient été bien économisés
; enfin une amnistie générale pour tous ceux qui avoient suivi
le cardinal de Retz, et le rappel de tous les chanoines, curés et autres
personnes exilées par rapport à lui, qui seroient rétablis
dans leurs bénéfices, charges et emplois, nommément le
sieur Chassebras, curé de la Madeleine.
Pendant quelques jours, le cardinal feignit de rejeter bien loin ces propositions,
et de refuser la démission. L’abbé Charier et Malclerc,
qui savoient ses intentions, jouoient aussi le même personnage, disant
à l’abbé de Lameth, à Joly et à Verjus, qu’ils
le confirmoient autant qu’ils pouvaient dans cette résolution,
mais il est certain qu’ils faisoient l’un et l’autre le contraire
de ce qu’ils disoient, et qu’ils n’avoient pas de plus grande
passion que de finir cette affaire de quelque manière que ce fût,
sans s’embarrasser de l’honneur de son éminence. La seule
chose qui inquiétoit l’abbé était la crainte que
ce traité ne se conclût par d’autres mains que les siennes,
quoiqu’il eût tiré parole positive du contraire du cardinal,
et que quand il seroit question de finir, il lui donneroit un billet de créance
sur lequel il pourroit arrêter les articles avec le sieur Le Tellier,
et terminer l’affaire au préjudice de Pennacors qui s’en
étoit donné tous les soins. Afin d’entretenir son éminence
dans cette résolution, l’abbé lui représentoit sans
cesse que Pennacors et l’évêque de Coutances étoient
des misérables, sans aucune considération dans le monde, et dont
le sieur Le Tellier se servit dans le dessein de pouvoir plus aisément
manquer de parole, qu’ainsi le cardinal avoit intérêt de
faire intervenir quelqu’un qui pût la mieux soutenir, comme lui,
parce qu’il avoit beaucoup de liaison avec le maréchal de Villeroy,
ami intime du sieur Le Tellier. Les autres confidens du cardinal de Retz écrivoient
aussi fortement contre ces deux personnages, et s’accordoient tous en
ce point, quoiqu’ils fussent fort divisés entre eux : chacun souhaitant
de se rendre maître du traité dans la vue d’en tirer des
avantages particuliers, et néanmoins désapprouvant presque tous
la démission. Mais le cardinal sans les consulter davantage, résolut
tout d’un coup de l’offrir, disant qu’il ne pouvait plus s’empêcher
de faire cette démarche, que, du reste, il embarrasseroit l’affaire
de tant de difficultés, qu’elle deviendrait comme impossible. Ces
conditions se réduisoient cependant à trois articles, dont le
premier étoit qu’on lui rendrait un compte exact soit, de tous
ses revenus, à quelque somme qu’ils pussent monter. 2° Que
le marquis de Chandenier soit rétabli dans sa charge, ou qu’il
en serait récompensé : ce qui étoit une suite des sollicitations
du sieur Le Clerc, que le marquis avait envoyé en Hollande exprès
pour cela. 3° Une abolition entière et sans restriction pour le sieur
d’Anneri, avec son rétablissement dans tous ses biens. M. le Prince
avait obtenu celui de M. de Crégui. Joly voyant tout ce qui se passoit
jugea que c’étoit une affaire faite : et d’ailleurs il n’avoit
pas oublié la facilité avec laquelle le cardinal de Retz avait
abandonné sa démission à du Flos-Davanton. Cependant, afin
de n’avoir rien à se reprocher, il voulut faire une dernière
tentative sur l’esprit de son éminence pour l’obliger à
ne rien précipiter, en lui représentant que le chemin qu’il
prenait ne cadrait pas avec la lettre qu’il avoit écrite au Roi,
dans laquelle il ne s’excusoit de donner sa démission que sur l’intérêt
de l’Eglise et sur les motifs de sa conscience ; qu’il n’y
avoit ni grâce, ni honneur ni bienséance à changer si promptement
de principe, en se réduisant à des conditions purement temporelles,
qu’il n’en falloit venir là que peu à peu, et après
bien des degrés, qu’il ne risquoit rien dans le retardement, et
qu’il seroit toujours reçu à cette capitulation ; il pouvait
faire dire au Roi qu’il étoit toujours dans la disposition de se
soumettre à ses volontés, au moment qu’il le pourroit faire
sans agir contre sa conscience et contre les lois de l’église,
que pour faire voir à sa Majesté qu’il n’était
retenu que par cette considération, il consentoit de donner sa démission,
en lui faisant voir un avis canonique signé d’un certain nombre
de prélats et de docteurs de Sorbonne, qui portait qu’il le pouvait
faire en bonne conscience, qu’en s’y prenant de cette manière
il arriveroit, ou que le Roi n’insisteroit pas sur la démission,
ou que sa conduite seroit justifiée devant tout le monde ; après
quoi, il pourroit traiter des conditions. Mais Joly ne fut pas écouté
; ses expédients furent traités de petits moyens et de bagatelles,
et il ne fut pas question que de députer Pennacors. L’embarras
fut de le faire de manière que l’abbé Charier, à
qui le cardinal avoit promis une lettre de créance pour finir cette affaire,
ne pût s’en formaliser. Pour leur ôter cette difficulté,
son éminence ne trouva pas d’autre moyen que celui de prendre chacun
en particulier, et de leur donner à l’un et à l’autre,
sous un grand secret, un billet de créance. Après quoi, ils partirent
tous deux à peu de distance l’un de l’autre fort contens
du personnage qu’ils allaient jouer, et dire à Joly : mais à
peine furent-ils sortis d’Amsterdam, que le cardinal lui conta tout ce
qu’il avait fait, en s’excusant sur les importunités de l’abbé
Charier, et pestant fort contre lui. Il le chargea ensuite d’écrire
à Pennacors pour le prier de ne s’en offenser points, et de laisser
à l’abbé la petite satisfaction de discourir avec le sieur
Le Tellier, l’assurant du reste qu’on se reposait entièrement
sur lui. A cela Joly répondit qu’il ferait tout ce qu’il
lui ordonneroit, mais qu’il ne croyait pas que Pennacors digérât
aisément un tour de cette nature, que d’ailleurs il était
à craindre que le sieur Le Tellier ne s’offensât de cette
conduite, et ne trouvât mauvais qu’on eut donner connaissance de
cette négociation à l’abbé Charier, qu’il savoit
avoir été envoyé par le sieur Fouquet, et qu’il ne
prit de là occasion de rejeter les deux créances, et de laisser
tomber cette affaire, dont apparemment il ne se mettoit plus en peine. Cette
raison frappa si fort le cardinal de Retz, qu’il dépêcha
au plus tôt un courrier à l’abbé Charier. Ce courrier,
qui l’atteignit à Bruxelles, avoit des ordres très exprès
pour l’abbé de supprimer la lettre de créance et de ne la
laisser voir à personne, pour des raisons qui étoient survenues
depuis son départ. Et cela vint fort à propos, attendu que les
deux agens s’étant joints sur la route et l’abbé n’ayant
pu s’empêcher de se vanter de son billet, Pennacors en fut tellement
surpris et offensé, qu’il écrivit brusquement au cardinal
qu’il ne se mêleroit pas davantage des ses affaires, s’il
ne révoquoit incessamment un pouvoir qui le déshonorait.
Ainsi l’abbé Charier ayant reçu ce contre-ordre fila bien
plus doux, et Pennacors se voyant rassuré par les lettres de Joly, continua
son chemin sans inquiétude. Il se rendit auprès du sieur Le Tellier,
et l’informa de l’état des choses, et des nouvelles propositions
du cardinal de Retz, ajoutant qu’il étoit prêt de se rendre
à Commercy, ou tel autre lieu du royaume qu’il plairait à
sa majesté, pour y passer l’acte de sa démission, pourvu
qu’on lui envoyât quelque argent pour faire son voyage, à
déduire sur les revenus de ses bénéfices. Ces propositions
furent communiquées au Roi, mais sa majesté ne voulut pas s’engager
à rendre autre chose que ce qui étoit entré à l’épargne,
ni consentir au rétablissement du marquis de Chandenier. Pennacors retourna
en Hollande avec cette déclaration, et le cardinal ne jugea pas à
propos de trop insister sur ces deux articles. Ils convinrent ensuite à
peu près de leur fait, sur la parole qui lui fut donnée qu’on
auroit soin de contenter le marquis de Chandenier. Cependant comme ce marquis
et ses amis faisaient beaucoup de bruit dans Paris, son éminence trouva
bon d’y envoyer Joly pour apaiser leurs murmures, et pour faire expliquer
cet article d’une manière dont ils eussent lieu d’être
contens ce qui lui parut d’autant plus nécessaire, qu’il
avoit besoin là d’un homme de confiance pour recevoir les paroles
du sieur Le Tellier, qui ne lui avaient été apportées jusque
là que par Pennacors qui dépendait presque entièrement
de lui, et pour recevoir l’argent qu’il avoit demandé pour
son voyage.
Joly fit ce qu’il put pour se dispenser de cette
commission, n’ayant aucune envie de paroitre dans un traité qu’il
n’approuvait pas, ni de se charger des murmures du marquis de Chandenier
et des autres mécontens, qui se plaignaient d’avoir été
abandonnés. Mais enfin il fut obligé de se rendre et de partir
pour Paris, où étant arrivé, son premier soin fut de voir
le marquis, pour le disposer à se contenter d’une bonne récompense
; à quoi il eut assez de peine de consentir. Ensuite il fit demander
audience au sieur Le Tellier, et ce ministre lui donna rendez-vous aux Célestins.
Après plusieurs contestations, il obtint que sa majesté feroit
donner six cent mille livres au marquis de Chandenier, et que le sieur Le Tellier
verroit le premier président de Lamoignon, ami du marquis, pour lui faire
agréer cette récompense. Mais toute cette négociation devint
inutile par l’opiniâtreté de cet officier, qui refusa de
prendre cette somme, voulant être rétabli dans sa charge, en quoi
il fut blâmé généralement de tout le monde, et le
cardinal justifié pour avoir fait tout ce qu’on pouvait exiger
raisonnablement de lui dans une affaire de cette nature, où il n’était
ni aisé ni possible de faire mieux, attendu qu’on traitoit avec
son maître. Après cela, Joly eut bientôt fait avec le ministre,
qui lui promit de lui faire donner deux mille louis d’or pour le voyage
du cardinal, avec un passeport pour lui et pour toutes les personnes de la suite
: ce qui ayant été fait, Joly partit avec Pennacors chargé
du modèle de la démission, pour se rendre à Bruxelles où
il trouva le cardinal. Ils partirent tous ensemble pour Commercy, et y arrivèrent
huit jours après.
Dès que le cardinal fut arrivé à Commercy, son premier
soin fut de faire dresser sa démission de l’archevêché
de Paris par devant deux notaires, sur le modèle de la cour, qu’il
remit aussitôt entre les mains de Pennacors et de Joly pour la porter
au sieur Le Tellier, avec ordre de solliciter la restitution d’une partie
de ses revenus, dont il avait un besoin pressant pour payer ses créanciers
et pour fournir à sa subsistance. Sa majesté l’ayant vue,
parla en assez bons termes du cardinal de Retz, et laissa entendre qu’il
ne se repentiroit pas de sa démission. Quelques uns de ses amis expliquèrent
cela suivant leurs désirs, et comme si le Roi eût intention de
lui restituer l’archevêché, mais ils ne furent pas longtemps
dans cette erreur : car sa majesté nomma M. de Marca, archevêque
de Toulouse, pour remplir cette place, après quoi elle donna l’abbaye
de Saint-Denis au cardinal, avec une autre petite abbaye dans le duché
de Retz, nommée La Chaume, et dont le revenu n’est que de deux
mille livres de rente. On lui fit aussi payer une somme de cinquante mille livres
en attendant, l’expédition des bulles, n’y ayant pas eu moyen
d’en obtenir davantage, non plus que le rappel des exilés, et même
M. Le Tellier déclara qu’il ne falloit point espérer tout
cela, ni que sa majesté se pressât d’exécuter les
conditions du traité que M. de Marca ne fût en pleine possession
de l’archevêché. Tout ce qu’on put obtenir fut des
lettres d’économat pour jouir, par provision, des fruits de l’abbaye
de Saint-Denis. Ce déni apparent de justice donna lieu à plusieurs
partisans du cardinal de déclarer hautement contre ce traité,
auquel ils n’avoient point eu de part, disant que s’ils s’en
fussent mêlés, ils se seroient bien précautionnés
contre ces difficultés, que son éminence ayant exécuté
de bonne foi tout ce qu’elle avoit promis, la cour était obligée
d’en faire de même à son égard, qu’on trouverait
aisément les moyens de prolonger l’expédition des bulles,
et de frustrer par ce moyen le cardinal de l’exécution de ses conventions
; avec plusieurs autres choses semblables qui lui donnèrent de très
grandes inquiétudes, d’autant plus que la cour de Rome tarda trois
ou quatre ans avant que de rien expédier. Cela, dans la vérité,
ne venoit que de la lenteur ordinaire de cette cour, et de ce que M. de Marca
tachoit d’en obtenir le gratis, ou quelque remise.
Après tout, si ces déclarations avaient quelque chose de spécieux,
il faut convenir que le conseil du Roi avait aussi de bonnes raisons pour ne
pas se presser, ayant la mémoire toute récente de la révocation
que le cardinal de Retz avait faite au sortir du château de Nantes de
sa première démission, qui donnait un juste sujet de prendre des
sûretés contre un retour semblable, et de différer le paiement
de ses revenus jusqu’à ce que la chose fût entièrement
consommée.
Si le cardinal de Retz eût bien voulu faire attention à tout cela,
il auroit pris patience de meilleure grâce, et ne se seroit pas laissé
transporter comme il faisait à tous momens à un dépit outré
qui lui faisait dire et faire mille extravagances, jusqu’à jurer
grossièrement que pour se venger de la cour il quitterait son chapeau,
et se ferait moine à Breuil, petit monastère de bénédictins
à la porte de Commercy. Il se fâchait sérieusement contre
eux qui riaient de ses boutades, et cela me fait souvenir encore d’une
saillie plus ridicule et plus indigne de son éminence, saillie qu’il
ne manquait jamais d’avoir quand il recevoit quelque mécontentement
du Pape. Il disait donc que pour le faire enrager il se ferait huguenot, et
qu’il écrirait ensuite contre Rome d’une terrible manière.
Par là, il est aisé de juger que la bile et la colère régnaient
avec une violence extraordinaire dans le tempérament du cardinal. Après
tout, au milieu de ses chagrins excessifs, il ne laissait pas de songer à
se divertir le plus qu’il pouvait dans Commercy, où véritablement
il aimait mieux être que partout ailleurs, quoiqu’il affecta le
contraire devant ceux de ses amis de Paris qui venaient le voir, et qu’il
se plaignit continuellement de la cour, qui le laissait languir là si
longtemps. Il ajoutait cependant par un autre déguisement beaucoup plus
artificieux et plus faux, que si quelque chose pouvait lui rendre ce triste
séjour supportable, c’était le peu de dépense qu’il
y faisait, moyennant quoi, avec le temps il espérait s’acquitter
de ses dettes : devoir dont il voulait paroitre uniquement occupé, quoique
dans la vérité ce fût alors le moindre de tous ses soins,
comme il le donne à connaître dans la suite assez manifestement
à ceux qui examinaient sa conduite de plus près, car il employa
plus de cent mille livres en vaisselle d’argent par pure vanité.
Il dépensa plus de trente mille écus à bâtir dans
son château de Commercy, et delà sans aucune nécessité.
Ce n’est pas que Joly, qui étoit à Paris, et qui de temps
en temps touchait quelques sommes de l’épargne pour son éminence,
quoique avec assez de peine, ne l’employât autant qu’il pouvait
à satisfaire quelques-uns de ses créanciers. Mais c’était
presque toujours malgré le cardinal, et surtout malgré son écuyer
Malclerc, qui attirait tout l’argent entre ses mains autant qu’il
lui était possible, sous prétexte de prévenir ces folles
dépenses qu’il lui mettait pourtant dans la tête, et dont
il ne rendait jamais aucun compte. Cependant, il est certain que dès
ce temps-là le cardinal avait d’autre argent dont il ne se vantait
pas, et qui lui venait du roi d’Angleterre. Les dernières lettres
de change (qui étaient de deux mille livres sterlings c’est à
dire de vingt six mille livres de notre monnaie) ne lui avaient été
rendues par le sieur Méade à Bruxelles que peu de jours avant
son départ pour Commercy. Mais le temps de l’échéance
n’étant pas encore venu alors, il envoya Du Flos-Davanton, qui
l’était venu trouver en Hollande pour s’attacher à
sa fortune, après s’être défait de la charge qu’il
avait dans les gardes du corps, il l’envoya, dis-je, à Amsterdam,
où ces lettres s’adressoient pour en tirer d’autres sur Paris,
lesquelles lui furent payées en louis d’or et en pistoles d’Espagne,
qu’il remit ensuite à un oncle de Malclerc, nommé Taille-Fumières,
prévôt du chapitre de Commercy, et à son valet Claudon.
Outre cela, il y a lieu de juger que son éminence toucha encore dans
la suite des sommes plus considérables de la part de ce monarque, car
il est certain que, dans une autre occasion, il proposa encore au même
personnage de passer en Angleterre avec Malclerc, pour y toucher une somme de
plus de quinze mille livres sterlings, destinées à la poursuite
du chapeau de cardinal pour M. d’Aubigny. Mais Davanton ayant fait quelque
difficulté de s’embarquer dans une affaire de cette nature, qu’il
connaissait bien pour dangereuse, on ne lui en parla plus, et l’écuyer
y alla seul, sous prétexte de faire des compliments au Roi sur la convalescence
de la Reine, qui avait été à l’extrémité.
Savoir s’il rapporta cette somme avec lui, c’est ce qu’on
ne saurait dire ; mais ce qu’il y a de sur, c’est que depuis son
retour il fit plusieurs petites absences mystérieuses, apparemment pour
négocier les lettres de change qu’on lui avait données sur
différentes villes, et que dans ce temps-là ils se fit de très
vives instances à Rome en faveur de M. d’Aubigny : le Roi d’Angleterre
n’épargnant rien pour lui ménager un chapeau, dont ce monarque
étoit toujours fort entêté. Le Chancelier, à qui
cette intrigue ne plaisait pas trop, n’osa pourtant s’y opposer
; au contraire, pour faire sa cour il donna Belling son secrétaire, qui
étoit catholique, comme pour aller la solliciter à Rome, mais
dans la vérité pour la traverser sourdement, et il est certain
que M. d’Aubigny étoit en même temps la dupe du chancelier
et du cardinal de Retz, et qu’ils prenaient l’argent à bon
compte pour ne rien faire attendu que son éminence n’avoit qu’un
fort petit crédit à Rome et que dans le fond le cardinal n’étoit
pas intentionné pour lui, soit par jalousie ou autrement. Cela paroissoit
même dans ses discours, où il n’épargnoit nullement
M. d’Aubigny quoiqu’il fit profession d’être de ses
amis.
Pendant toutes ces affaires on eut avis de l’expédition des bulles
de M. de Marca ce qui réjouit un peu la petite cour de son éminence.
Mais cette joie ne dura guère, la nouvelle de sa mort étant arrivée
presque en même temps, sans qu’il eût le temps de prendre
possession de l’archevêché.
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Mais pour revenir au cardinal de Retz, les correspondances de Paris, au lieu
de l’apaiser, ne firent qu’augmenter le trouble de son esprit, en
lui insinuant que les remises de la cour ne venaient que du peu de considération
qu’on y avoit pour l’évêque de Coutances et pour Pennacors
et que si son éminence voulait se reposer sur eux et s’avancer
jusqu’à Joigny, sous prétexte d’un rendez-vous avec
le duc de Retz son frère pour conférer de ses affaires domestiques,
ils se chargeaient d’obtenir pour lui la permission de venir à
la cour, et toutes les autres grâces que l’on lui avait refusées
jusque là.
Ainsi ces cinq personnes ayant pris congé du cardinal de Retz le lendemain
de la Notre Dame de mars 1665, il partit deux jours après pour retourner
à Commercy. Il prit ensuite la route de Rome pour assister au conclave
où Clément IX fut élu à la place d’Alexandre
VII ; mais il ne put s’empêcher de faire encore à ce sujet
une dernière pièce à Joly, disant que c’était
lui qui l’avait engagé à ce voyage d’Italie contre
son gré. Il se garde pourtant bien de le lui dire à lui-même,
sachant bien que cela était faux, et sans aucun fondement ; mais il le
disait aux sieurs de Caumartin et d’Harqueville, et à plusieurs
autres, pour avoir le plaisir de pester contre Joly avec quelque apparence de
raison, et pour leur cacher en même temps le véritable fondement
de ce voyage dont ils étaient surpris avec justice, attendu qu’on
n’avait encore aucune nouvelle certaine de la mort du pape, ni même
qu’il fut en péril. Joly en était étonné aussi
bien qu’eux, ne sachant pas, comme il l’a su depuis que par un des
articles secrets du traité du cardinal avec la cour, et ménagé
par Pennacors, il s’était engagé de retourner à Rome
dès qu’il plairoit à sa majesté, et après
qu’il auroit eu l’honneur de la saluer, à quoi il avait consenti,
quoique avec assez de répugnance, dans la crainte que l’accommodement
ne se fit pas. C’est ce qu’il appréhendoit si étrangement,
qu’il n’y avait rien de si bas et de si rude qu’il ne fut
capable d’accepter pour sortir d’affaire. C’est ici que finis
ces mémoires.