Généalogie VEILHAN

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MEMOIRES RELATIFS A L’HISTOIRE DE FRANCE
MEMOIRE DE GUY JOLY

B.N. Volume 108
Bibliothèque de Paris, 23 rue Sévigné, côte 942390 Tome 47 2e série

Edité par M. Petitot
Tome 47 en 1825

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1661

Enfin pourtant l’évêque de Chalons ayant mandé qu’il n’y avoit plus rien à espérer qu’en donnant la démission ; le cardinal de Retz revint à son premier sentiment, et consentit à la publication de la lettre, dans l’espérance qu’elle pourroit intimider les cardinal Mazarin et le faire rentrer en lui-même avant que de mourir, en fournissant à ceux qui l’assistoient à la mort une belle occasion de lui presser la conscience sur cet article ; de sorte qu’on en répandit de tous les côtés. On en adressa des exemplaires non seulement aux évêques, mais à tous les ecclésiastiques et particuliers qu’on jugea en devoir faire un bon usage. Mais cela ne fut pas d’une grande utilité, parce que le cardinal ne voulut pas faire la moindre démarche pour soutenir cette lettre : d’ailleurs le cardinal Mazarin étant mort à peu près dans ce temps-là il lui fallut prendre d’autres mesures. La première fut un peu brusque et peut-être téméraire quoique fondée sur les avis de plusieurs amis. On lui conseilla de se rendre à Paris incessamment. Il s’avança jusqu’à Valenciennes, pour être à portée de prendre son parti suivant les nouvelles qu’il y recevroit, et il écrivit à Joly et à Verjus de le suivre à Amsterdam où ils estoient. Ce qu’ils firent malgré eux, jugeant bien que ce mouvement précipité ne produiroit pas un bon effet. S’étant avancés jusqu’à Bruxelles, ils y trouvèrent le cardinal de retour parceque son Eminence apprit à Valenciennes que le Roi avoit fait publier des défenses à toutes sortes de personnes de le recevoir ou de lui donner passage avec des expressions plus aigres et plus fortes que du temps du cardinal Mazarin.
Monsieur d’Aubigny, qui étoit en Angleterre, avait conçu à peu près des espérances semblables en faveur de son éminence, qu’il avoit même poussée beaucoup plus loin : car ayant conféré avec Bertet qui s’étoit mêlé autrefois des affaires de son Eminence, ils se figurèrent tous deux que non seulement il seroit aisé de ménager son retour, mais ils se mirent aussi dans la tête de lui faire remplir la place de son ennemi dans le conseil de sa majesté, et dans cette vue chimérique, Bertet partit de Londres en poste avec le sieur Méade, gentilhomme de M. d’Aubigny, qui devoit le faire aboucher avec les amis du cardinal de Retz. Le cardinal envoya dans le même temps son écuyer Malclerc à Paris, apparemment pour le même sujet, quoique depuis il s’en soit toujours bien défendu. Quoiqu’il en soit, cette intrigue finit bientôt par la prison de Bertet, qui fut mis à la Bastille. Pour l’écuyer du cardinal et le gentilhomme d’Aubigny, ils se retirèrent heureusement, l’un en Angleterre et l’autre à Valenciennes, où son maître l’attendait avec impatience.

Cependant les sieurs Le Tellier et Fouquet ayant jugé qu’il leur seroit avantageux de ménager la démission du cardinal de Retz, qu’ils savoient être désiré sérieusement par le roi et par la Reine mère, conformément aux derniers conseils du cardinal Mazarin, prirent séparément leurs mesures pour tacher d’en venir à bout. Pour cet effet, le sieur Le Tellier fit partir le baron de Pennacors parent du cardinal de Retz, qui avoit été employé dans la plupart des affaires passées : et cela de concert avec l’évêque de Coutance, qui, malgré ce qui s’étoit passé à son égard dans les derniers désordres, avoit toujours rendu de bons offices au cardinal. Le baron ayant donc été trouvé Joly à Amsterdam, lui expliqua le sujet de sa commission, assurant que le sieur Le Tellier étoit dans la disposition de faire plaisir à son éminence autant qu’il lui seroit possible, et de la dispenser même de la démission, si cela était faisable, qu’en tout cas il se faisait fort de lui procurer une récompense très considérable dont il auroit lieu d’être content, laissant entendre qu’il falloit commencer par rentrer en grâce, et que sa Majesté étant une fois contente de sa soumission, il pourroit se présenter pour lui des choses qui vaudroient mieux que l’archevêché de Paris. Joly, sans approuver la commission, ne laissa pas d’en écrire au cardinal de Retz, qui lui ordonna aussitôt de mener Pennacors à La Haye, où il eut de longues conférences avec son Eminence, qui feignit, en présence de Joly, de ne pouvoir se relâcher sur la démission. Mais apparemment, il tenoit un autre langage en particulier ; puisqu’il consentit enfin à faire ce qu’on souhaitoit de lui. Il écrivit au Roi et à la reine mère des lettres qui devoient leur être rendues par le sieur Le Tellier, dans lesquelles, après s’être excusé du refus qu’il avoit fait jusque là de donner sa démission, sur les manières du cardinal Mazarin, il assuroit leurs majestés d’une soumission parfaite à leurs volontés et d’être prêt à renoncer à tous ses intérêts lorsqu’il ne s’agiroit plus de ceux de la conscience et de l’église.

Pennacors s’en retourna avec ces lettres, qui furent dressées par Joly, et le cardinal affecta de lui dire devant tout le monde que si on continuoit à vouloir sa démission il n’avoit que faire de revenir, quoique dans le tête à tête il lui eût dit tout le contraire, mais en confidence, et après avoir exigé de lui le secret à l’égard de l’abbé de Lameth, de Joly, de Verjus. Pennacors de son côté, stipula le même secret au nom du sieur Le Tellier sur toute cette négociation, déclarant qu’il quitteroit tout là, s’il apprenoit que le surintendant Fouquet en eût entendu parler.

Cependant à peine fut-il parti, que l’abbé Charier arrive à La Haye de la part du sieur Fouquet, dans le même dessein de négocier avec son éminence pour la démission de son archevêché, qu’il avoit intention de faire tomber à un de ses frères, offrant de lui faire donner en bénéfices tout ce qu’il auroit presque pu souhaiter, et de fixer la restitution des revenus de l’archevêché à telle somme qu’il auroit agréable, dont l’abbé avoit ordre de lui payer une partie d’avance, s’il savoit que la chose put lui faire plaisir.

Ces propositions furent accompagnées d’éloges magnifiques du surintendant : le négociateur exaltant par dessus les nues sa générosité, sa libéralité, sa fidélité inviolable envers ses amis, le crédit extraordinaire qu’il avoit à la cour et sa faveur auprès du roi et de la reine, qui ne laissoient pas lieu de douter qu’il ne devint dans peu le maître de toutes les affaires. C’étoient là autant de considérations que l’abbé crut devoir faire une forte impression sur l’esprit du cardinal et le déterminer à prendre un parti dont il savoit bien d’ailleurs qu’il n’étoit pas éloigné, mais il fut bien surpris lorsque son éminence, après avoir exigé de lui le secret de la confession avec serment, lui conta en présence de Joly tout ce qui s’étoit passé avec Pennacors et lui fit sentir la différence des propositions du sieur Le Tellier et de celles du sieur Fouquet : le dernier demandant absolument la démission, au lieu que l’autre se faisait presque fort de lui conserver l’archevêché. Il y ajouta une réflexion encore plus essentielle, c’est que le surintendant ne parloit qu’en son nom et de son chef, au lieu que Pennacors avoit laissé à entendre qu’il étoit, en quelque façon autorisé du Roi et de la Reine. Cela fit dire dès lors à Joly que le surintendant n’étoit pas si bien en cour et dans l’esprit de leurs Majestés qu’il se le figuroit, puisqu’on lui cachait une affaire de cette nature.

Le cardinal et l’abbé Charier se moquèrent de cette conséquence, qui fut cependant bientôt justifié dans la suite, mais ils convinrent qu’il falloit attendre des nouvelles de Pennacors et qu’en attendant l’abbé pourroit écrire en termes généraux que son éminence ne vouloit point entendre parler de démission. Il eut cependant assez de peine à se réduire à ce parti qui n’étoit pas d’un homme droit : s’imaginant d’ailleurs que la médiation du sieur Fouquet valoit mieux que celle du sieur Le Tellier, et, ne pouvant digérer la perte des grandes espérances qu’il avoit baties sur le succès de cette négociation pour ses intérêts particuliers. Mais comme il avoit attaché depuis longtemps au cardinal de Retz, il fut obligé de déférer à ses raisons et à ses volontés.

Les choses en demeurèrent là pendant trois semaines, sans aucuns incidents nouveaux que les plaintes et les reproches qui arrivoient de tous côtés de la part des amis du cardinal, sur les bruits qui couroient de son accommodement sans leur participation, à quoi on se contenta de répondre qu’il était vrai qu’on avait fait des propositions mais que son éminence ne les écoutoient pas, parce qu’elles roulaient toutes sur la démission qu’il ne voulait pas donner. Joly en écrivit à Caumartin en ces termes, ne croyant pas que le cardinal de Retz pût jamais oublier les sermens qu’il faisoit à tous propos de ne point quitter son archevêché : comptant d’ailleurs que la négociation de Pennacors, si elle réussissoit, tomberoit entre ses mains pour arrêter les articles de la jouissance, comme il l’avoit toujours désiré. L’évêque de Chalons et son neveu La Houssaye faisoient aussi beaucoup de bruit, pour n’avoir pas de part dans un traité de cette nature, où ils prenoient encore plus d’intérêts que le sieur de Caumartin, attendu que l’évêque couchoit en joue l’archevêché, ayant déjà fait entendre à la cour que le cardinal de Retz se résoudroit beaucoup plus aisément en faveur d’un ami que d’un autre.

On fut assez longtemps sans recevoir des nouvelles de Pennacors parceque le sieur Le Tellier avoit suivi le roi au voyage de Nantes que sa Majesté fit pour arrêter le sieur Fouquet, et qu’il jugea qu’il étoit à propos d’attendre la conclusion de cette affaire, qui occupoit fort leurs majestés, avant que de leur rendre les lettres du cardinal pour en obtenir une réponse favorable. Au reste, la nouvelle de la prison du surintendant surprit extraordinairement le cardinal de Retz et l’abbé Charier, qui s’étoient moqués de la conjesture de Joly . Le cardinal commença d’en tirer de bons augures pour ses affaires, et d’espérer un succès plus gracieux de l’entreprise du sieur Le Tellier, dont le crédit étoit considérablement augmenté. Mais il ne fut pas longtemps dans cette douce erreur, Pennacors lui ayant fait savoir enfin que ses lettres avoient été présentées et reçues favorablement de leurs majestés, que le sieur Le Tellier avoit fait tout son possible pour les disposer à le recevoir en grâce, en lui conservant son archevêché, mais que ce qu’il avoit pu dire avoit été inutile, et que s’il vouloit sortir d’affaire il fallait absolument se résoudre à donner sa démission : après quoi il pouvait se promettre une récompense avantageuse, et toutes sortes d’autres grâces de sa majesté. Les lettres de Pennacors étoient même conçues en termes à faire juger que le sieur Le Tellier ne se mettoit plus tant en peine de cette affaire, qu’il n’avoit apparemment entreprise que pour ôter à son concurrent le moyen de faire sa cour au roi, et quoique le cardinal lui eût dit plutôt cent fois qu’une de revenir, il douta s’il le devoit faire, voyant la froideur et l’indifférence de celui qu’il employait. Il ne laissa pourtant pas de revenir avec les propositions de la cour sur le pied de sa démission, dont la première étoit l’abbaye de Saint-Denis, qu’on disoit affermée près de quarante mille écus, ensuite la restitution de tous les revenus de l’archevêché, et des autres bénéfices qui se trouveroient avoir été portés à l’épargne ou mis en d’autres mains que l’on confessoit monter à près de soixante mille livres, quoiqu’il dût y en avoir plus de deux cent mille livres, s’ils avoient été bien économisés ; enfin une amnistie générale pour tous ceux qui avoient suivi le cardinal de Retz, et le rappel de tous les chanoines, curés et autres personnes exilées par rapport à lui, qui seroient rétablis dans leurs bénéfices, charges et emplois, nommément le sieur Chassebras, curé de la Madeleine.

Pendant quelques jours, le cardinal feignit de rejeter bien loin ces propositions, et de refuser la démission. L’abbé Charier et Malclerc, qui savoient ses intentions, jouoient aussi le même personnage, disant à l’abbé de Lameth, à Joly et à Verjus, qu’ils le confirmoient autant qu’ils pouvaient dans cette résolution, mais il est certain qu’ils faisoient l’un et l’autre le contraire de ce qu’ils disoient, et qu’ils n’avoient pas de plus grande passion que de finir cette affaire de quelque manière que ce fût, sans s’embarrasser de l’honneur de son éminence. La seule chose qui inquiétoit l’abbé était la crainte que ce traité ne se conclût par d’autres mains que les siennes, quoiqu’il eût tiré parole positive du contraire du cardinal, et que quand il seroit question de finir, il lui donneroit un billet de créance sur lequel il pourroit arrêter les articles avec le sieur Le Tellier, et terminer l’affaire au préjudice de Pennacors qui s’en étoit donné tous les soins. Afin d’entretenir son éminence dans cette résolution, l’abbé lui représentoit sans cesse que Pennacors et l’évêque de Coutances étoient des misérables, sans aucune considération dans le monde, et dont le sieur Le Tellier se servit dans le dessein de pouvoir plus aisément manquer de parole, qu’ainsi le cardinal avoit intérêt de faire intervenir quelqu’un qui pût la mieux soutenir, comme lui, parce qu’il avoit beaucoup de liaison avec le maréchal de Villeroy, ami intime du sieur Le Tellier. Les autres confidens du cardinal de Retz écrivoient aussi fortement contre ces deux personnages, et s’accordoient tous en ce point, quoiqu’ils fussent fort divisés entre eux : chacun souhaitant de se rendre maître du traité dans la vue d’en tirer des avantages particuliers, et néanmoins désapprouvant presque tous la démission. Mais le cardinal sans les consulter davantage, résolut tout d’un coup de l’offrir, disant qu’il ne pouvait plus s’empêcher de faire cette démarche, que, du reste, il embarrasseroit l’affaire de tant de difficultés, qu’elle deviendrait comme impossible. Ces conditions se réduisoient cependant à trois articles, dont le premier étoit qu’on lui rendrait un compte exact soit, de tous ses revenus, à quelque somme qu’ils pussent monter. 2° Que le marquis de Chandenier soit rétabli dans sa charge, ou qu’il en serait récompensé : ce qui étoit une suite des sollicitations du sieur Le Clerc, que le marquis avait envoyé en Hollande exprès pour cela. 3° Une abolition entière et sans restriction pour le sieur d’Anneri, avec son rétablissement dans tous ses biens. M. le Prince avait obtenu celui de M. de Crégui. Joly voyant tout ce qui se passoit jugea que c’étoit une affaire faite : et d’ailleurs il n’avoit pas oublié la facilité avec laquelle le cardinal de Retz avait abandonné sa démission à du Flos-Davanton. Cependant, afin de n’avoir rien à se reprocher, il voulut faire une dernière tentative sur l’esprit de son éminence pour l’obliger à ne rien précipiter, en lui représentant que le chemin qu’il prenait ne cadrait pas avec la lettre qu’il avoit écrite au Roi, dans laquelle il ne s’excusoit de donner sa démission que sur l’intérêt de l’Eglise et sur les motifs de sa conscience ; qu’il n’y avoit ni grâce, ni honneur ni bienséance à changer si promptement de principe, en se réduisant à des conditions purement temporelles, qu’il n’en falloit venir là que peu à peu, et après bien des degrés, qu’il ne risquoit rien dans le retardement, et qu’il seroit toujours reçu à cette capitulation ; il pouvait faire dire au Roi qu’il étoit toujours dans la disposition de se soumettre à ses volontés, au moment qu’il le pourroit faire sans agir contre sa conscience et contre les lois de l’église, que pour faire voir à sa Majesté qu’il n’était retenu que par cette considération, il consentoit de donner sa démission, en lui faisant voir un avis canonique signé d’un certain nombre de prélats et de docteurs de Sorbonne, qui portait qu’il le pouvait faire en bonne conscience, qu’en s’y prenant de cette manière il arriveroit, ou que le Roi n’insisteroit pas sur la démission, ou que sa conduite seroit justifiée devant tout le monde ; après quoi, il pourroit traiter des conditions. Mais Joly ne fut pas écouté ; ses expédients furent traités de petits moyens et de bagatelles, et il ne fut pas question que de députer Pennacors. L’embarras fut de le faire de manière que l’abbé Charier, à qui le cardinal avoit promis une lettre de créance pour finir cette affaire, ne pût s’en formaliser. Pour leur ôter cette difficulté, son éminence ne trouva pas d’autre moyen que celui de prendre chacun en particulier, et de leur donner à l’un et à l’autre, sous un grand secret, un billet de créance. Après quoi, ils partirent tous deux à peu de distance l’un de l’autre fort contens du personnage qu’ils allaient jouer, et dire à Joly : mais à peine furent-ils sortis d’Amsterdam, que le cardinal lui conta tout ce qu’il avait fait, en s’excusant sur les importunités de l’abbé Charier, et pestant fort contre lui. Il le chargea ensuite d’écrire à Pennacors pour le prier de ne s’en offenser points, et de laisser à l’abbé la petite satisfaction de discourir avec le sieur Le Tellier, l’assurant du reste qu’on se reposait entièrement sur lui. A cela Joly répondit qu’il ferait tout ce qu’il lui ordonneroit, mais qu’il ne croyait pas que Pennacors digérât aisément un tour de cette nature, que d’ailleurs il était à craindre que le sieur Le Tellier ne s’offensât de cette conduite, et ne trouvât mauvais qu’on eut donner connaissance de cette négociation à l’abbé Charier, qu’il savoit avoir été envoyé par le sieur Fouquet, et qu’il ne prit de là occasion de rejeter les deux créances, et de laisser tomber cette affaire, dont apparemment il ne se mettoit plus en peine. Cette raison frappa si fort le cardinal de Retz, qu’il dépêcha au plus tôt un courrier à l’abbé Charier. Ce courrier, qui l’atteignit à Bruxelles, avoit des ordres très exprès pour l’abbé de supprimer la lettre de créance et de ne la laisser voir à personne, pour des raisons qui étoient survenues depuis son départ. Et cela vint fort à propos, attendu que les deux agens s’étant joints sur la route et l’abbé n’ayant pu s’empêcher de se vanter de son billet, Pennacors en fut tellement surpris et offensé, qu’il écrivit brusquement au cardinal qu’il ne se mêleroit pas davantage des ses affaires, s’il ne révoquoit incessamment un pouvoir qui le déshonorait.

Ainsi l’abbé Charier ayant reçu ce contre-ordre fila bien plus doux, et Pennacors se voyant rassuré par les lettres de Joly, continua son chemin sans inquiétude. Il se rendit auprès du sieur Le Tellier, et l’informa de l’état des choses, et des nouvelles propositions du cardinal de Retz, ajoutant qu’il étoit prêt de se rendre à Commercy, ou tel autre lieu du royaume qu’il plairait à sa majesté, pour y passer l’acte de sa démission, pourvu qu’on lui envoyât quelque argent pour faire son voyage, à déduire sur les revenus de ses bénéfices. Ces propositions furent communiquées au Roi, mais sa majesté ne voulut pas s’engager à rendre autre chose que ce qui étoit entré à l’épargne, ni consentir au rétablissement du marquis de Chandenier. Pennacors retourna en Hollande avec cette déclaration, et le cardinal ne jugea pas à propos de trop insister sur ces deux articles. Ils convinrent ensuite à peu près de leur fait, sur la parole qui lui fut donnée qu’on auroit soin de contenter le marquis de Chandenier. Cependant comme ce marquis et ses amis faisaient beaucoup de bruit dans Paris, son éminence trouva bon d’y envoyer Joly pour apaiser leurs murmures, et pour faire expliquer cet article d’une manière dont ils eussent lieu d’être contens ce qui lui parut d’autant plus nécessaire, qu’il avoit besoin là d’un homme de confiance pour recevoir les paroles du sieur Le Tellier, qui ne lui avaient été apportées jusque là que par Pennacors qui dépendait presque entièrement de lui, et pour recevoir l’argent qu’il avoit demandé pour son voyage.

1662

Joly fit ce qu’il put pour se dispenser de cette commission, n’ayant aucune envie de paroitre dans un traité qu’il n’approuvait pas, ni de se charger des murmures du marquis de Chandenier et des autres mécontens, qui se plaignaient d’avoir été abandonnés. Mais enfin il fut obligé de se rendre et de partir pour Paris, où étant arrivé, son premier soin fut de voir le marquis, pour le disposer à se contenter d’une bonne récompense ; à quoi il eut assez de peine de consentir. Ensuite il fit demander audience au sieur Le Tellier, et ce ministre lui donna rendez-vous aux Célestins. Après plusieurs contestations, il obtint que sa majesté feroit donner six cent mille livres au marquis de Chandenier, et que le sieur Le Tellier verroit le premier président de Lamoignon, ami du marquis, pour lui faire agréer cette récompense. Mais toute cette négociation devint inutile par l’opiniâtreté de cet officier, qui refusa de prendre cette somme, voulant être rétabli dans sa charge, en quoi il fut blâmé généralement de tout le monde, et le cardinal justifié pour avoir fait tout ce qu’on pouvait exiger raisonnablement de lui dans une affaire de cette nature, où il n’était ni aisé ni possible de faire mieux, attendu qu’on traitoit avec son maître. Après cela, Joly eut bientôt fait avec le ministre, qui lui promit de lui faire donner deux mille louis d’or pour le voyage du cardinal, avec un passeport pour lui et pour toutes les personnes de la suite : ce qui ayant été fait, Joly partit avec Pennacors chargé du modèle de la démission, pour se rendre à Bruxelles où il trouva le cardinal. Ils partirent tous ensemble pour Commercy, et y arrivèrent huit jours après.

Dès que le cardinal fut arrivé à Commercy, son premier soin fut de faire dresser sa démission de l’archevêché de Paris par devant deux notaires, sur le modèle de la cour, qu’il remit aussitôt entre les mains de Pennacors et de Joly pour la porter au sieur Le Tellier, avec ordre de solliciter la restitution d’une partie de ses revenus, dont il avait un besoin pressant pour payer ses créanciers et pour fournir à sa subsistance. Sa majesté l’ayant vue, parla en assez bons termes du cardinal de Retz, et laissa entendre qu’il ne se repentiroit pas de sa démission. Quelques uns de ses amis expliquèrent cela suivant leurs désirs, et comme si le Roi eût intention de lui restituer l’archevêché, mais ils ne furent pas longtemps dans cette erreur : car sa majesté nomma M. de Marca, archevêque de Toulouse, pour remplir cette place, après quoi elle donna l’abbaye de Saint-Denis au cardinal, avec une autre petite abbaye dans le duché de Retz, nommée La Chaume, et dont le revenu n’est que de deux mille livres de rente. On lui fit aussi payer une somme de cinquante mille livres en attendant, l’expédition des bulles, n’y ayant pas eu moyen d’en obtenir davantage, non plus que le rappel des exilés, et même M. Le Tellier déclara qu’il ne falloit point espérer tout cela, ni que sa majesté se pressât d’exécuter les conditions du traité que M. de Marca ne fût en pleine possession de l’archevêché. Tout ce qu’on put obtenir fut des lettres d’économat pour jouir, par provision, des fruits de l’abbaye de Saint-Denis. Ce déni apparent de justice donna lieu à plusieurs partisans du cardinal de déclarer hautement contre ce traité, auquel ils n’avoient point eu de part, disant que s’ils s’en fussent mêlés, ils se seroient bien précautionnés contre ces difficultés, que son éminence ayant exécuté de bonne foi tout ce qu’elle avoit promis, la cour était obligée d’en faire de même à son égard, qu’on trouverait aisément les moyens de prolonger l’expédition des bulles, et de frustrer par ce moyen le cardinal de l’exécution de ses conventions ; avec plusieurs autres choses semblables qui lui donnèrent de très grandes inquiétudes, d’autant plus que la cour de Rome tarda trois ou quatre ans avant que de rien expédier. Cela, dans la vérité, ne venoit que de la lenteur ordinaire de cette cour, et de ce que M. de Marca tachoit d’en obtenir le gratis, ou quelque remise.

Après tout, si ces déclarations avaient quelque chose de spécieux, il faut convenir que le conseil du Roi avait aussi de bonnes raisons pour ne pas se presser, ayant la mémoire toute récente de la révocation que le cardinal de Retz avait faite au sortir du château de Nantes de sa première démission, qui donnait un juste sujet de prendre des sûretés contre un retour semblable, et de différer le paiement de ses revenus jusqu’à ce que la chose fût entièrement consommée.

Si le cardinal de Retz eût bien voulu faire attention à tout cela, il auroit pris patience de meilleure grâce, et ne se seroit pas laissé transporter comme il faisait à tous momens à un dépit outré qui lui faisait dire et faire mille extravagances, jusqu’à jurer grossièrement que pour se venger de la cour il quitterait son chapeau, et se ferait moine à Breuil, petit monastère de bénédictins à la porte de Commercy. Il se fâchait sérieusement contre eux qui riaient de ses boutades, et cela me fait souvenir encore d’une saillie plus ridicule et plus indigne de son éminence, saillie qu’il ne manquait jamais d’avoir quand il recevoit quelque mécontentement du Pape. Il disait donc que pour le faire enrager il se ferait huguenot, et qu’il écrirait ensuite contre Rome d’une terrible manière. Par là, il est aisé de juger que la bile et la colère régnaient avec une violence extraordinaire dans le tempérament du cardinal. Après tout, au milieu de ses chagrins excessifs, il ne laissait pas de songer à se divertir le plus qu’il pouvait dans Commercy, où véritablement il aimait mieux être que partout ailleurs, quoiqu’il affecta le contraire devant ceux de ses amis de Paris qui venaient le voir, et qu’il se plaignit continuellement de la cour, qui le laissait languir là si longtemps. Il ajoutait cependant par un autre déguisement beaucoup plus artificieux et plus faux, que si quelque chose pouvait lui rendre ce triste séjour supportable, c’était le peu de dépense qu’il y faisait, moyennant quoi, avec le temps il espérait s’acquitter de ses dettes : devoir dont il voulait paroitre uniquement occupé, quoique dans la vérité ce fût alors le moindre de tous ses soins, comme il le donne à connaître dans la suite assez manifestement à ceux qui examinaient sa conduite de plus près, car il employa plus de cent mille livres en vaisselle d’argent par pure vanité. Il dépensa plus de trente mille écus à bâtir dans son château de Commercy, et delà sans aucune nécessité. Ce n’est pas que Joly, qui étoit à Paris, et qui de temps en temps touchait quelques sommes de l’épargne pour son éminence, quoique avec assez de peine, ne l’employât autant qu’il pouvait à satisfaire quelques-uns de ses créanciers. Mais c’était presque toujours malgré le cardinal, et surtout malgré son écuyer Malclerc, qui attirait tout l’argent entre ses mains autant qu’il lui était possible, sous prétexte de prévenir ces folles dépenses qu’il lui mettait pourtant dans la tête, et dont il ne rendait jamais aucun compte. Cependant, il est certain que dès ce temps-là le cardinal avait d’autre argent dont il ne se vantait pas, et qui lui venait du roi d’Angleterre. Les dernières lettres de change (qui étaient de deux mille livres sterlings c’est à dire de vingt six mille livres de notre monnaie) ne lui avaient été rendues par le sieur Méade à Bruxelles que peu de jours avant son départ pour Commercy. Mais le temps de l’échéance n’étant pas encore venu alors, il envoya Du Flos-Davanton, qui l’était venu trouver en Hollande pour s’attacher à sa fortune, après s’être défait de la charge qu’il avait dans les gardes du corps, il l’envoya, dis-je, à Amsterdam, où ces lettres s’adressoient pour en tirer d’autres sur Paris, lesquelles lui furent payées en louis d’or et en pistoles d’Espagne, qu’il remit ensuite à un oncle de Malclerc, nommé Taille-Fumières, prévôt du chapitre de Commercy, et à son valet Claudon. Outre cela, il y a lieu de juger que son éminence toucha encore dans la suite des sommes plus considérables de la part de ce monarque, car il est certain que, dans une autre occasion, il proposa encore au même personnage de passer en Angleterre avec Malclerc, pour y toucher une somme de plus de quinze mille livres sterlings, destinées à la poursuite du chapeau de cardinal pour M. d’Aubigny. Mais Davanton ayant fait quelque difficulté de s’embarquer dans une affaire de cette nature, qu’il connaissait bien pour dangereuse, on ne lui en parla plus, et l’écuyer y alla seul, sous prétexte de faire des compliments au Roi sur la convalescence de la Reine, qui avait été à l’extrémité. Savoir s’il rapporta cette somme avec lui, c’est ce qu’on ne saurait dire ; mais ce qu’il y a de sur, c’est que depuis son retour il fit plusieurs petites absences mystérieuses, apparemment pour négocier les lettres de change qu’on lui avait données sur différentes villes, et que dans ce temps-là ils se fit de très vives instances à Rome en faveur de M. d’Aubigny : le Roi d’Angleterre n’épargnant rien pour lui ménager un chapeau, dont ce monarque étoit toujours fort entêté. Le Chancelier, à qui cette intrigue ne plaisait pas trop, n’osa pourtant s’y opposer ; au contraire, pour faire sa cour il donna Belling son secrétaire, qui étoit catholique, comme pour aller la solliciter à Rome, mais dans la vérité pour la traverser sourdement, et il est certain que M. d’Aubigny étoit en même temps la dupe du chancelier et du cardinal de Retz, et qu’ils prenaient l’argent à bon compte pour ne rien faire attendu que son éminence n’avoit qu’un fort petit crédit à Rome et que dans le fond le cardinal n’étoit pas intentionné pour lui, soit par jalousie ou autrement. Cela paroissoit même dans ses discours, où il n’épargnoit nullement M. d’Aubigny quoiqu’il fit profession d’être de ses amis.

Pendant toutes ces affaires on eut avis de l’expédition des bulles de M. de Marca ce qui réjouit un peu la petite cour de son éminence. Mais cette joie ne dura guère, la nouvelle de sa mort étant arrivée presque en même temps, sans qu’il eût le temps de prendre possession de l’archevêché.
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Mais pour revenir au cardinal de Retz, les correspondances de Paris, au lieu de l’apaiser, ne firent qu’augmenter le trouble de son esprit, en lui insinuant que les remises de la cour ne venaient que du peu de considération qu’on y avoit pour l’évêque de Coutances et pour Pennacors et que si son éminence voulait se reposer sur eux et s’avancer jusqu’à Joigny, sous prétexte d’un rendez-vous avec le duc de Retz son frère pour conférer de ses affaires domestiques, ils se chargeaient d’obtenir pour lui la permission de venir à la cour, et toutes les autres grâces que l’on lui avait refusées jusque là.

Ainsi ces cinq personnes ayant pris congé du cardinal de Retz le lendemain de la Notre Dame de mars 1665, il partit deux jours après pour retourner à Commercy. Il prit ensuite la route de Rome pour assister au conclave où Clément IX fut élu à la place d’Alexandre VII ; mais il ne put s’empêcher de faire encore à ce sujet une dernière pièce à Joly, disant que c’était lui qui l’avait engagé à ce voyage d’Italie contre son gré. Il se garde pourtant bien de le lui dire à lui-même, sachant bien que cela était faux, et sans aucun fondement ; mais il le disait aux sieurs de Caumartin et d’Harqueville, et à plusieurs autres, pour avoir le plaisir de pester contre Joly avec quelque apparence de raison, et pour leur cacher en même temps le véritable fondement de ce voyage dont ils étaient surpris avec justice, attendu qu’on n’avait encore aucune nouvelle certaine de la mort du pape, ni même qu’il fut en péril. Joly en était étonné aussi bien qu’eux, ne sachant pas, comme il l’a su depuis que par un des articles secrets du traité du cardinal avec la cour, et ménagé par Pennacors, il s’était engagé de retourner à Rome dès qu’il plairoit à sa majesté, et après qu’il auroit eu l’honneur de la saluer, à quoi il avait consenti, quoique avec assez de répugnance, dans la crainte que l’accommodement ne se fit pas. C’est ce qu’il appréhendoit si étrangement, qu’il n’y avait rien de si bas et de si rude qu’il ne fut capable d’accepter pour sortir d’affaire. C’est ici que finis ces mémoires.

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