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Notes de Pol Veilhan, son frère, sur la vie de ses parents André Veilhan et Gabrielle Barba :
" Le 12 [mai 1916], toute la famille l’accompagne au train qui l’emmène au front. Engagé aussitôt à Verdun au bois de la Caillette, près du fort de Vaux, il put ramener à l’arrière, au moment de la relève, quelques débris de sa compagnie qu’il commandait, tous les gradés ayant été tués ou blessés. Il fut cité et reçut la Croix de guerre." |
Les textes ci-dessous sont des textes écrits par René ou issus de discussion avec sa mère, collationnés par son frère Alain.
26 mai |
"Après 5 jours de bombardement, j’ai enfin réussi à retrouver mon régiment, mais à un tout autre endroit. Il est actuellement au repos à l’arrière des lignes, mais nous allons partir incessamment. D’ici, nous entendons la canonnade et nous allons bientôt entrer dans la danse. Je suis chef de la 4e section de la 18e compagnie du 5e bataillon. J’ai un lieutenant très gentil, des hommes charmants ayant un moral excellent, cela me fait plaisir de les voir ! Je suis heureux comme un Dieu […] assez occupé avec tous mes « poilus » qui sont de vrais poilus […]" |
28 mai |
"Nous sommes en ce moment en réserve, je suis toujours très heureux. Ce matin, messe émotionnante […] Le canon sonne toujours, c’est lugubre ! […]" |
29 mai |
"Nous avons quitté le repos et nous nous sommes appuyés 30 kms sous une pluie battante. Les pauvres vieux étaient légèrement fatigués d’autant plus que les routes sont complètement défoncées. Nous avons traversé un village détruit et nous sommes arrivés hier soir au cantonnement. Rien pour se loger … J’ai couché avec l’adjudant dans un coin de grange et j’ai fait un somme délicieux. Nous repartons probablement de soir … Allons peu m’importe la rive. Mes hommes sont encore admirables. Ils sont vraiment épatants, ces vieux de 30 à 40 ans ! Je les admire, ils sont de vrais braves gens ! […]" (dans une conversation avec René et sa
mère) : "Caserne Bevaux à Verdun. |
30 mai |
(dans une conversation avec
René et sa mère) :
"Les
officiers revenus de la reconnaissance déclarent que c’est
terrible. On distribue des cartouches. |
31 mai |
On distribue 4 jours de vivres de réserve. A midi, alerte ; on rend 3 jours de vivre et l’on part une heure après dans un affolement général. Traversant le faubourg pavé, on prend la grande route du fort de Tavannes en colonne par 1. Au cabaret rouge, premier obus. Nous prenons le boyau des Essarts. Nous montons au fort de Souville. Il est 7 heures du soir ; halte dans le boyau. La tête du régiment arrive presque à la crète. On nous y fait coucher. Les obus pleuvent. Le boyau insuffisamment creusé, simplement en voie de construction, nous protège très mal. Nous restons couchés les uns sur les autres toute la nuit. À côté de nous, plusieurs batteries de 155 – 90 – 220 et 75. Tintamarre du diable ! Le commandant Verger est blessé. Le capitaine Rollet prend le commandement du bataillon. Quelques pertes […] À 5 heures du matin, ordre de retourner aux casernes 300 mètres
plus loin, contre ordre, on remonte en ligne, marche pénible dans
le boyau encombré. Passage difficile dans le ravin précédant
la crête Souville sous un feu des plus violents. La tête se
trompe de chemin et est reçue à la crête par un feu
nourri. Recul lamentable vers le boyau des Essarts. Arrivée au ravin des Fontaines, c'est notre position déplorable. Boyau pris d'enfilade par l’artillerie ennemie. Aucun abri. Seules les carrières offrent quelques protections. On y établit le poste de secours en plein air. Marmitage … pertes nombreuses. Tir de barrage le soir. Une corvée d'eau et d'outils n'arrive pas ; enfin un peu d'eau plus tard ; Marmitages continuels, pertes … On commence à souffrir terriblement de la soif ; nous attendons [...] À 8 heures du soir, ordre au 5e bataillon d'attaquer à
minuit avec le 119e et le 75e. |
1er juin |
"Nous sommes montés aux tranchées. Bombardement plus qu’intense … pertes." |
2 juin |
"La même chose" |
3 juin |
"À une heure du matin, mon bataillon est monté à l'assaut. Nous avons attaqué et contre-attaqué, cela a été terrible. Par deux fois, nous sommes arrivés à 30 mètres des boches. Je les ai vus foutre le camp devant mes poilus chargeant à la baïonnette. Sur le bataillon, nous sommes revenus une centaine. Je commandais le reste de ma compagnie. Mon commandant de compagnie et les autres chefs de section étant, le premier, tué, les autres, prisonniers. C'était une véritable guerre en rase campagne, mais quelle guerre !!! J'ai été enterré vers 7h½ du soir par un obus de 150 qui a éclaté près de moi ; je suis allé alors au poste de secours me reposer quelques instants. Nous n'avons malheureusement pas pu garder le terrain conquis et vers 3h½ nous nous sommes repliés, nous n'étions plus que quelques-uns, tous les autres tués, blessés ou prisonniers. Le soir, les restes du bataillon ont occupé une tranchée avancée et nous y sommes restés jusqu'à la relève qui vient d'avoir lieu […] Enfin, je m'en suis tiré ! Je ne sais pas pourquoi les balles n'ont pas voulu de moi, les obus non plus. Pourtant, j'ai fait mon devoir comme les autres. C'est un vrai miracle ! Quel marmitage ! Jamais on n'en a vu de pareil à ce qu'il paraît. Ce qu'il y a eu de terrible, c'est que pour ces 6 jours, nous n'avions qu'un jour de vivres et pas d'eau […]" |
3 juin |
(d'une conversation avec René et sa mère)
:
Énormément de pertes. Les deux compagnies de tête perdent beaucoup de monde. Devant le tir de barrage, les hommes refluent vers le boyau, mais un ordre du colonel d'avancer coûte que coûte les fait repartir. Marche difficile par suite des broussailles et des trous d'obus. Tir de barrage d'obus lacrymogènes. Je perds mon masque. Je tombe une quinzaine de fois en butant. On saute de trous d'obus en trous d'obus. La section de Desgrange qui se met en position derrière
nous est balayée par le feu d'une mitrailleuse boche et il disparaît.
Nous sommes très près de la tranchée qui se trouve
à contre-pente en avant du ravin. Les boches nous font signe de
nous rendre, sur notre refus, ils lancent une volée de grenades
et sortent de leur tranchée. Pendant 400 mètres, débandade
générale. Monteil prend le commandement du bataillon et
l’entraîne de nouveau en avant à la baïonnette.
Les boches croyants que nous recevons des renforts se replient en désordre.
Malheureusement, nous ne sommes plus que quelques-uns. Nous restons dans
les trous d'obus, de 15 à 40 mètres des boches qui nous
lancent des grenades, mais nous n'en avons pas pour leur répondre
[…] On regagne un à un le boyau des Fontaines. Un 150 lacrymogène
éclate près de moi et m'enterre jusqu'à la ceinture.
Pas de mal, quelques contusions. Je me traîne jusqu'au poste de
secours. Le docteur Bardy et Lutaud me soignent admirablement. Je trouve
heureusement un restant d'eau et je bois toute ma bouteille d'eau de mélisse. |
7 juin |
Midi. Après une interruption de trois jours, je vous écris un mot avec le sourire. Je ne sais pas comment je suis encore vivant après avoir passé par cette horrible fournaise. |
12 juin |
"Je n'ai pu encore vous écrire que de petits mots. Je me reposais. J'étais franchement éreinté. On a tant bien que mal reformé mon bataillon avec des éléments d'un peu partout... Je viens d'être cité à l'ordre du corps d'armée à cause de la dernière affaire. Dans la compagnie, il n’y a que moi à l'ordre du corps d'armée, un sergent, caporal fourrier, un caporal et un soldat à l'ordre du régiment. J'en suis assez content surtout parce que je viens d'arriver, je n'ai pourtant fait que mon devoir et rien d'extraordinaire, mais j'espère que cela vous fera plaisir. Je suis maintenant assez reposé, cela ne va pas mal du tout. Ce petit tour sur la plage à la mode m’aura fait du bien." Extrait de l'ordre général nº 246 « Tout jeune aspirant de la classe 1917 a montré le 3 juin une très grande bravoure dans des circonstances très difficiles, a su s'imposer à ses hommes qu'il a entraînés sous un feu violent et avec lesquels il s'est jeté à la baïonnette sur l'ennemi qui a dû se replier. » Signé Lebrun |
13 juin |
"Il se pourrait que ces jours-ci nous remontions là-haut si on a besoin de nous ; mes poilus sont toujours très chics, ou plutôt ce qui me reste de poilus et ont grande confiance en leur petit lieutenant, comme j'ai su qu'ils m'appelaient. C'est qu'ils sentent que j'étais avec eux au feu et cela fait plaisir de voir cela et d’inspirer confiance à ces vieux pères de famille." |
15 juin |
"Je viens de recevoir votre lettre. Oh ! Vous avez dû vous faire bien du mauvais sens. Oh ! Il n'y a pas de quoi. On est en guerre ! J'en suis bien revenu grâce en partie à vos prières et peut-être un peu les miennes aussi. Mais surtout les vôtres. Et puis, c'est rare, ce que j'ai vu. Nous avons eu la messe ici pour la Pentecôte dans un boum... boum assourdissant. C'est un accompagnement d'orgue merveilleux. Là où nous sommes, nous sommes en réserve et non au repos, je commence à être plus frais et presque reposé [...]" |
22 juin |
"Nous sommes remontés en tranchées
en soutien puis redescendus. On nous a transportés en auto au repos
dans un village de l’arrière. Je pense que c’est pour
un moment. Ici c’est délicieux et je commence à me reposer. Je vous envoie une lettre d’un de mes caporaux que j’avais félicité pour son entrain au feu et qui me remercie de la citation à l’ordre du régiment que je lui avais fait avoir. C’est un des quatre de la compagnie qui ont été cités. C’est pour vous montrer le bel esprit de mes poilus et comme ils avaient confiance en moi." |
12 juillet |
"Allô ; allô ! Un mot en passant. Depuis 48 heures exactement, nous sommes en première ligne. C'est assez drôle ! Il y a des endroits du secteur de ma section et entre autre d'un de mes postes d'écoute qui se trouve à 20 mètres des boches. C'est très rigolo. Hip hip hourah !" |
24 juillet |
"Deux bonnes nouvelles. Je descends des tranchées où je viens de faire 15 jours de première ligne et 2° je suis nommé sous-lieutenant à la date du 19 juillet 1916. Je ne me rends même pas compte de cet avancement rapide. C'est passer sur tous mes collègues aspirants et adjudants, plus âgés et plus anciens en grade que moi. […] Je vais dormir pour me reposer. Depuis plus de 15 jours, je ne me suis pas déshabillé !" |
27 juillet |
"Je suis toujours au repos et je crois pour un certain temps. J'ai appris ma nomination d'une drôle de façon. Les derniers jours où j'étais en lignes je n'avais pas dormi du tout de la nuit, par suite d'alertes continuelles. J'étais rentré dans ma cagna vers 5 heures du matin et je m'endors sur ma planche roulé dans mes couvertures. Vers 7 heures, on me réveille. Je commence par jurer qu'on m'embête, que je veux dormir etc... croyant que c'était des nôtres qui arrivaient. C'était le lieutenant Gauthier nommé capitaine qui venait m'annoncer ma nomination [...]" |